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Contre la déréglementation

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18 mai 2012
by David Spring

En 2001, alors qu’il était doyen de l’Ecole des HEC de l’UNIL, le professeur Alexander Bergmann critiquait l’idée de laisser le marché imposer sa loi. Son essai éclaire à posteriori l’actualité de la crise financière. Extraits choisis.

La Sainte Alliance entre les multinationales et les organisations internationales [Fonds monétaire international (FMI), Banque mondiale et Organisation mondiale du commerce (OMC), ndlr] s’est forgée à travers de multiples rencontres qui confèrent aux unes et aux autres une légitimité de sorte à façonner le monde de demain à leur guise. Mais toutes ces rencontres ne sont en réalité que les manœuvres de lobbying et de propagande: Forum économique de Davos et de Crans-Montana, Transatlantic Business Dialogue et Geneva Business Dialogue, etc.

[…] Le discours dominant tenu à ces rencontres soutient qu’il faut déréglementer partout et le plus possible, afin de laisser le marché imposer sa discipline pour la plus grande efficacité de toutes les entreprises, et, par conséquent, pour le plus grand bien de tous.

Pourtant, le marché n’est pas le seul et le meilleur moyen de régulation pour tout. Et, si trop de réglementation entrave la libre entreprise, il n’en résulte pas nécessairement que leur efficacité croit en proportion de la déréglementation. Au contraire, il se peut que trop peu de réglementation soit tout aussi néfaste.

[…] Une société basée uniquement sur la concurrence n’est pas une société. Pour qu’une société fonctionne, il faut une volonté de respecter les intérêts des autres d’autant plus qu’ils sont faibles et incapables de les défendre eux-mêmes. Si cette volonté n’est pas généralement et naturellement partagée par tous, il faut bel et bien des normes, formelles ou informelles, qui définissent des limites à la poursuite d’intérêts particuliers.

Il est vrai que toute réglementation peut déresponsabiliser, mais est-on bien certain que la déréglementation responsabilise ? Nous avons mis deux cents ans à dompter le capitalisme sauvage. Faut-il tout à coup lâcher à nouveau la bête sauvage, sous prétexte que, domestiquée, elle est devenue molle et court moins vite ? Faut-il vraiment démanteler les garde-fous que nous avons progressivement élevés pour contenir la concurrence dans des limites décentes et socialement supportables, pour les remplacer par d’autres qui protègent les (grandes) entreprises de tout regard de la société sur leurs agissements ?

[…] Le processus de la déréglementation a eu comme conséquence que les pouvoirs publics ont perdu de leur pouvoir et se sont démantelés, alors que les entreprises ont gagné du pouvoir, notamment en augmentant leur taille par des (méga)fusions. C’est le contraire de ce qui devrait se faire. En effet, la théorie économique stipule que la concurrence fonctionne au mieux entre un très grand nombre de petits concurrents ; et la théorie politique nous enseigne que la sécurité ainsi que des services publics ne peuvent être assurés que par un gouvernement fort. Ainsi, le monopole est un mal en économie, mais un bien en politique. Actuellement, l’Etat perd de plus en plus de ses prérogatives, le contrôle démocratique sur des services pourtant jugés essentiels, tels que l’information, l’instruction et la santé cédant en même temps.

[…] L’espoir que l’on met dans la déréglementation est l’espoir qu’on a dans la liberté. Mais peut-on imaginer une liberté sans borne aucune ?
Si l’on veut en abattre quelques-unes, il ne faut surtout pas se tromper de cible en gardant celles qui procurent une protection nécessaire et en éliminant celles qui sont la source de tracasseries inutiles.

[…] Plus fondamentalement : vouloir supprimer toute limite, c’est courir vers la perte et la mort. C’est comme si on éliminait le système immunitaire dont la fonction est de reconnaître et de défendre les limites du système. Un système se définit par ses limites, condition de son existence. Privé de toute limite, sans opposition ni polarisation, on peut craindre qu’il ne s’enfonce dans une entropie et un chaos destructeur, ou dans une implosion généralisée.

Contre-pensées, Au-delà du management. Editions ESKA (2001).

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