Les tendances actuelles de l’informatique

par Pierre Magnenat, responsable gestion, Ci-UNIL

Résumé du séminaire CapGemini de novembre 2010.


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Introduction

Tous les trois ou quatre ans, je m’inscris au séminaire de la société CapGemini « Les tendances actuelles de l’informatique », une synthèse réactualisée en permanence, ainsi qu’un exercice de futurologie peut-être futile, mais qui représente bien l’état d’esprit du moment. L’animateur en est Bernard Laur, un vieux de la vieille du domaine IT, qui fait merveille avec son expérience et sa distance ironique. Le but est d’essayer de comprendre les concepts essentiels et les tendances lourdes de l’évolution en cours, d’acquérir une vision claire de l’offre du marché, pour essayer de décoder le flot permanent d’annonces des fournisseurs et évaluer leur impact sur les stratégies informatiques des entreprises. J’y suis allé en novembre dernier, et je tente ci-dessous d’en résumer les axes principaux et les « petites phrases » qui demanderont à être vérifiées dans les mois et années à venir.

Les domaines auscultés

Les réseaux, Internet, le cloud computing, la technologie et les systèmes, la sécurité et la continuité d’activité et de service, l’urbanisme et les architectures de développement, la gouvernance, tous les aspects des activités d’un service informatique, ou plutôt d’un système d’information y sont abordés, avec un accent particulier mis sur les nouvelles relations régissant les contacts entre les entreprises et leurs clients, au sens large du terme.


Bernard Laur

J’en tire une première conclusion : si lors de mes participations précédentes, je me sentais parfois « hors sujet », les préoccupations des informaticiens des grandes entreprises d’où provient la grande majorité des participants étant souvent éloignées de celles d’un centre informatique universitaire, je me suis senti cette année beaucoup plus en phase avec mes collègues. Cette convergence, massive et rapide, provient de l’évolution entreprise dans les deux sens: d’une part, vu l’importance prise par l’informatique dans tous les domaines de gestion de l’université, nous avons adopté des procédures de plus en plus industrielles (gestion de projet, sécurisation des données, continuité de service, plan qualité p. ex.). Et d’autre part, l’internetisation de toute la société a forcé les grandes entreprises et administrations à s’adapter rapidement aux technologies les plus récentes (par ex. réseaux sociaux) et à ouvrir leurs systèmes vers l’extérieur, passant pour nombre d’entre elles de quelques centaines à plusieurs millions d’utilisateurs de leur système d’information. A titre d’exemple, et c’est paraît-il le record, l’organisateur d’un concert des Spice Girls a vendu 8000 billets en 28 secondes… Et Air France, lors de ses actions spéciales (billets bradés pendant 10 minutes) voit le trafic sur son site multiplié par 10’000.

L’aphorisme énoncé en préambule (déjà présent lors du séminaire de 2007) est le suivant :

  • Tout ce qui est numérisable (ou automatisable) sera numérisé (automatisé).
  • Tout ce qui est numérisé (automatisé) sera sur le Net.
  • Tout ce qui est sur le Net sera « gratuit »

Les guillemets ont toute leur importance: on doit vendre différemment, le business model change, mais il faudra bien trouver comment valoriser tout ça.

Les réseaux

Les tendances générales :

  • Le tout IP s’impose, de bout en bout de la chaîne (avec IPv6, on dispose de 1400 adresses par m2 de terre émergée sur la planète).
  • Le haut débit sera disponible partout.
  • Le sans-fil se généralise (à terme: WiGig (wifi en gigabit) en entreprise et à domicile).
  • Les postes clients seront multi-accès, soit capables d’utiliser tous les types de réseau (Wi-Fi, GSM,…).

Les grands opérateurs Télécom semblent devoir être les grands vainqueurs des 5 années à venir, du fait de la convergence (quadruple play : télévision, internet, téléphone fixe, téléphone mobile) et de l’ajout de services. L’infrastructure doit encore se mettre en place; pour l’instant, l’explosion des smartphones sature le réseau.

La technologie et les systèmes

Le terme à la mode, c’est bien sûr « virtualisation ». Les serveurs deviennent de plus en plus puissants, en suivant la loi de Moore : puissance x4 tous les 3 ans. Donc un nouveau serveur permet d’en remplacer plusieurs anciens, avec les avantages en puissance, sécurité, facilité d’administration et coût que cela représente. La virtualisation permet de consolider sur un même ordinateur les applications qui tournent sur des OS différents. Cette tendance est déjà très forte: le marché des serveurs s’est effondré en 2009, et la reprise en 2010 n’a été que timide. SUN en est l’acteur le plus affecté, avec une baisse en valeur de 35%. D’où la nouvelle rumeur de rachat par IBM de la partie hardware de SUN (des négociations avaient déjà échoué en 2009); rumeur quelque peu refroidie depuis l’arrivée comme coprésident chez Oracle (propriétaire de SUN) de Mark Hurd, chassé de son poste de CEO de HP et qui rêverait de concurrencer son ancien employeur sur ce marché. Un exemple parmi d’autres du jeu des chaises musicales.

Un autre avantage de la virtualisation des serveurs est qu’elle ouvre la voie à leur externalisation (cloud computing). Là aussi, la tendance est lourde, et commence par les systèmes de messagerie, qui constituent un vrai casse-tête pour les DSI des entreprises qui sont donc tout contents de refiler la patate chaude de la gestion, l’administration, la sauvegarde et l’archivage d’une batterie de serveurs Exchange à un prestataire externe dont c’est la spécialité. Ce déport de certains applications vers de grands datacenters permet aussi d’absorber des pics de trafic momentanés sans devoir revoir toute son infrastructure. La prévision de B. Laur est que d’ici 5 ans, toutes les entreprises auront externalisé leurs serveurs (cependant, les données stratégiques de l’entreprise doivent être gardées jalousement en interne). De nombreux projets de tels datacenters sont en projet ou en cours de réalisation (généralement à une latitude supérieure à une ligne Irlande-Belgique, pour bénéficier du refroidissement par l’air ambiant). Ces externalisations dans le cloud doivent être préparées avec le plus grand soin; en particulier la possibilité d’un retour en arrière (réversibilité) doit être totalement détaillée (processus et norme de qualité) dès le début du projet (« si le contrat mentionne simplement « réversibilité possible », fuyez! »).

Pour les responsables de systèmes centraux, les deux grands challenges actuels sont d’une part la virtualisation/consolidation et d’autre part le stockage/archivage. Une constatation qui donne à réfléchir: chaque mail est archivé en moyenne 10 fois…

Concernant les postes clients, la tendance est à la banalisation et la mobilité : les premiers critères de choix pour un nouveau pc sont l’encombrement et l’esthétique; la part des portables par rapport aux desktop ne fait qu’augmenter depuis plusieurs années (ce qui est confirmé à l’UNIL : en 2005, elle était de 23%, et fin 2010 de 37%). Là aussi, la virtualisation est en route, mais se heurte à de nombreux obstacles comportementaux: les utilisateurs connaissent Windows, aiment Office et les clients lourds, et préfèrent largement un seul écran très chargé selon leurs désirs à un seul écran élégant et dépouillé, conçu par d’autres. Les entreprises sont toujours freinées dans leur évolution par l’existant: le matériel, les applications développées sur de longues années, et les utilisateurs. Elles ont fréquemment fait l’erreur ces dernières années de négliger la formation des utilisateurs concernant les tableurs, traitements de texte et applications de mail, lacune pourtant à la base de problèmes récurrents. L’amélioration de l’usage de ces outils, ainsi que celui des moteurs de recherche, est un projet d’actualité, porteur de progrès importants.

Les grandes évolutions à venir, outre les gains majeurs en performance (nanotubes, mémoire atomique, etc.) concernent surtout les interfaces utilisateurs, par l’arrivée en force des écrans tactiles et des technologies de type Wii ou Kinect dans le monde professionnel. La montée en puissance des appareils mobiles va donner de plus en plus d’importance aux systèmes d’exploitation de type Android et iOS. Bernard Laur nous avait prédit le rapprochement entre Microsoft et Nokia, nécessaire selon lui à colmater les brèches ouvertes par les erreurs des deux entreprises; il pense cependant que cela ne suffira pas à faire de Windows Phone un concurrent sérieux d’Android ou iOS, et qualifie cette alliance d’un mariage de loosers. Et si Android débarque sur les postes de travail plus classiques, ça pourrait sérieusement secouer le cocotier des OS.

Internet

L’omniprésence d’internet, ajoutée à l’apparition de la géolocalisation et aux technologies connexes (RFID, OLED, encre électronique, NFC) est en train de bouleverser le marché, dicté de plus en plus par ce que les « marketeurs » appellent les DN (pour Digital Natives, clientèle née dans les années 90). Les entreprises doivent s’y adapter, en changeant radicalement leur approche client. Par exemple, elles doivent réfléchir aux applications smartphone qui pourraient servir à leurs clients et prospects, et plus généralement à garder le contact avec eux par le biais des réseaux sociaux; elles doivent arrêter le « sortant » (envoi de mails, ou de courrier par. ex.), pour faire de l’ « entrant », à savoir être disponible de manière quasi immédiate lorsque le DN appelle, de quelque manière que ce soit (le DN veut donner la permission d’être contacté, et il veut pouvoir s’exprimer; même si ce qu’il a à dire est sans intérêt dans les 98% des cas, l’entreprise ne peut se permettre d’ignorer les 2% qui recèlent des pépites, ce qui de plus assure l’image et la présence). Ce bouleversement du marché et des attentes des clients implique une refonte complète d’un certain nombre de processus, de façon à ce qui prenait 2 jours par le passé soit bouclé en 2 heures (par ex. réponse à une question, obtention d’un document, etc.). Si on n’est pas capable de répondre rapidement et de façon circonstanciée à un appel client (par mail, sms ou téléphone), il faut supprimer le « contactez-nous » du site web, sous peine d’une dégradation d’image qui peut être définitive. La gestion des emails entrants devrait être un projet prioritaire dans les entreprises.

Quelques petites phrases

Il n’est pas facile de résumer 584 (oui, j’ai compté) slides en quelques dizaines de lignes, alors je vais simplement en rester là, non sans vous faire profiter de quelques petites phrases glanées au long de ces trois jours, qui chacune pourrait faire l’objet d’une discussion, par exemple autour… d’un 6-pack de bière:

– Sur les ERP :
« SAP est à vendre ; IBM semblait le meilleur candidat, mais depuis que le nouveau boss de HP est un des fondateurs de SAP, on peut en douter, car HP, comme IBM, complèterait sa gamme de produits/services par cette acquisition. »

– Sur l’e-commerce :
« TOUT se vendra par Internet. Mais quand? Ce seront les DN qui seront les déclencheurs. »

– Sur Adobe :
« Adobe est à vendre ; Microsoft, qui en est le probable acquéreur, a décidé de la laisser vivre encore un peu. »

– Sur la bureautique :
« La bureautique WEB 2.0 (Google Apps, MS online) ne présente aucun intérêt pour les entreprises, sauf si on est maso. »
« La messagerie est le talon d’Achille du système d’information, du point de vue de la sécurité. Mais les smartphones s’y mettent aussi. »

– Sur les solutions en place :
« On ne devrait pas consacrer plus de 50% du budget à faire tourner ce qui existe. »

– Sur les tablettes :
« iPad est un échec commercial. Les tablettes ne se substitueront jamais au PC/smartphone. »

Apple en a tout de même vendu 15 millions en 9 mois… et 60 constructeurs se lancent sur ce nouveau marché !

– Sur les développements :
« Les nouvelles méthodes de gestion de projet imposent des tests dès le premier jour du projet, en binôme (50% dév, 50% test). Le problème majeur est le respect des délais. »

– Sur la gouvernance :
« Une des tares communes des DSI est de très mal communiquer; ils devraient être en mesure de dire en 3 minutes quelle est la valeur ajoutée d’un projet. »

Et pour finir, un rappel d’une phrase de Bill Gates en 1981 :
« 640K, c’est bien suffisant pour tout le monde. »

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