x2012 ou la « culture démo »

interview de Niels Alkema, groupe production & système, Ci-UNIL, par Patrice Fumasoli, rédacteur en chef

x2012, 26 – 28 octobre 2012 à Someren (Pays-Bas) : un événement organisé par et pour des geeks passionnés par le Commodore 64 vu comme un instrument d’expression artistique.


photo de Connor Lawless sous licence CC

Qu’est-ce que l’événement x2012 ?
En fait il s’agit plutôt d’une « computer party », d’une grande fête qui réunit les fans de Commodore 64 venus présenter ou voir des « démos » (définition). La musique live, jouée exclusivement sur Commodore 64, attire également les foules. Il y a bien sûr également une série de C64 à disposition pour jouer.

Qu’est-ce qu’un Commodore 64 ?
Il s’agit d’un ordinateur mythique (1982-94), qui fut le premier à entrer massivement dans les foyers. Il a été à l’origine de toute une génération de passionnés d’informatique (moi ou l’auteur de l’article en question par exemple). Cette machine permettait de jouer, d’échanger, de découvrir l’informatique en s’amusant. Un jouet limité par la seule imagination de son propriétaire. C’était une révolution (et un merveilleux cadeau pour les enfants) !

Un site web pour présenter x2012 ?
Oui : www.scs-trc.net/x2012 que j’ai 100% codé à la main en Vi (un traitement de texte en ligne de commande) ! Le premier site web a été lancé en 1997, soit dès que ce média a commencé à prendre de l’importance.

Qu’est-ce qu’une « démo » ?
Il s’agit parfois d’une démonstration de virtuosité d’un programmeur ou d’une équipe, le plus souvent de la création d’une sorte de clip vidéo, mais… réalisé sur un Commodore 64. Ce qui rend la création de ces démos exceptionnelle est l’absence de librairies sur C64 (eh oui, cette machine n’a pas de disque dur), ce qui signifie que TOUT doit être réinventé à chaque fois ! Le hardware est très limité, par exemple le C64 a 1 million de fois moins de mémoire qu’un PC de 2012. Il s’agit donc d’un véritable exploit technique qui demande plus d’un mois de travail pour quelques minutes de démo.


Démo présentée à x2010

Y a-t-il une ambition artistique ?
Oui, nous considérons même que nous faisons de l’art. La démo est un clip vidéo avec son et image, et c’est le C64 qui fait tout ! De l’art 8 bits en somme.

Comment vous êtes-vous retrouvé impliqué ?
Le Commodore 64 a été mon cadeau de Noël en 1982. J’ai commencé à découvrir la machine en lançant des jeux stockés sur le lecteur de cassettes, puis sur le lecteur de disquettes. A l’époque les jeux ne s’achetaient (presque) pas, mais se copiaient et se partageaient dans la cour d’école. Puis les protections anti-copie sont apparues. En 1985 j’ai intégré une communauté de hackers, les Intros. Le but était de partager des programmes, de casser les protections anti-copie. La personne qui avait cracké un logiciel en était fière, et prenait un surnom pour être reconnu par ses pairs. Cette reconnaissance est le principal salaire du hacker, ce qui le motive à rester debout toute la nuit pour trouver les failles des logiciels. La finalité est de développer ses propres programmes, puis des démos. La passion est donc venue naturellement ! Mon premier modem permettait de transmettre de l’info à une vitesse de 300 Bps seulement. Cet outil a permis de plus rapidement communiquer au monde entier les logiciels écrits, en toute liberté.
En 1986 un « split » a eu lieu. Certaines personnes sont restées dans le hacking (illégal aux Pays-Bas), d’autres se sont spécialisées dans la création de démos. Les Blue box étaient alors très utilisées, puisqu’elles permettaient de communiquer gratuitement avec les USA… En 1992-93 le Commodore 64 a été remplacé par les consoles de jeux. La scène du cracking a donc disparu à ce moment-là. La scène de la démo est quant à elle toujours vivace , et attire même des foules de passionnés ! Il suffit de venir à x2012 pour s’en convaincre.

Quel est votre rôle dans ce festival ?
Organisateur ! Depuis 1997.

Quel public visez-vous ?
Tout le monde… qui s’intéresse à l’informatique 8 bit. Etre un geek est fortement conseillé… c’est l’occasion de rencontrer des légendes vivantes du milieu ! Certains geeks qui fréquentent cet événement sont mêmes considérés comme des stars par leurs pairs.

Quand cette « computer party » a-t-elle été créée ?
En 1995. Le rythme des manifestations est passé d’annuel à bisannuel, afin de disposer de plus de temps pour préparer les démos. Eh oui, le comité d’organisation a grandi, les célibataires des débuts se sont mariés, il devient donc plus difficile de trouver du temps…

Combien coûte la participation ?
90 €, tout compris.

Combien de participants attendez-vous ?
Déjà 170 inscrits pour le mois d’octobre ! En moyenne 150 personnes participent. La tendance est à la croissance, mais nous tenons à garder un événement à taille humaine. Nous avons déjà dû changer 2 fois d’endroits pour faire face à ce succès. Nous avons commencé dans les locaux d’une garderie. En 1997 plus de 400 personnes ont participé à x1997 à l’Université d’Eindhoven, car nous avions fait un événement commun avec les créateurs de démos sur PC (Assembly en organise chaque année en Finlande, Evoke en Allemagne : multi-plateforme, plus de 1’000 personnes). Pour nous retrouver entre amateurs de C64, l’année suivante nous avons loué une petite ferme.

Comment le développeur est-il récompensé ?
Uniquement par le respect de ses pairs impliqués dans la scène C64. Il n’y a rien de monétaire, il s’agit d’un hobby, d’une passion. Se retrouver entre passionnés et amis est aussi une grande récompense.

x2012 aura-t-il un écho médiatique ?
Oui, une radio retransmettra l’événement en direct (Scenesat, intéressé par la musique produite sur place). L’intérêt est de faire découvrir la musique 8 bit, un son caractéristique du C64, abondamment utilisé en musique électronique ou dance par exemple…


Interview de 2 figures de la scène musicale 8 bit : Jeroen Tel et Rob Hubbard, ou quand la musique électronique inspire un orchestre symphonique

Pourquoi encore s’intéresser à ces vieilles technologies ?
Parce que cela reste intéressant ! Tout ce qui est nouveau n’est pas forcément mieux. x2012 réunit une communauté de nostalgiques du Commodore 64. Cette machine a marqué leurs vies, a été à l’origine d’une passion puis de leur métier d’informaticien. Quoi de mieux que de travailler dans un domaine où l’on a tout appris par soi-même et sans contrainte ? Le Commodore 64 est un souvenir fondateur et un symbole.

Peut-on installer un émulateur de C64, afin de « tâter » du C64 sur un ordinateur d’aujourd’hui ?
Oui, mais tout n’est pas 100% conforme à l’original (voir par exemple ce site consacré aux émulateurs C64). A x2012, tout doit tourner sur un vrai C64 !

Comment trouver des C64 fonctionnels en 2012 ?
Grâce à eBay. On en trouve peu en Suisse, mais beaucoup aux Pays-Bas. J’en possède 4. Aux Pays-Bas un C64 s’achète pour 20 €. Ces machines vieillissent et la production a cessé depuis longtemps. Il faut donc faire un stock de pièces pour assurer la pérennité de cette plate-forme. Nous avons également trouvé un moyen de nous passer des lecteurs de disquettes, ce qui permet de sauvegarder les programmes durablement. Je récolte aussi toutes les disquettes possibles pour ne pas perdre des programmes ou des démos. Il s’agit presque d’une branche dissidente de l’archéologie…