L’égalité dans les faits et dans les mots

Le mois passé, un article web de L’auditoire revenait sur la journée internationale des droits des femmes pour interroger l’utilité d’une écriture féminisée, en se demandant si celle-ci représentait vraiment «un progrès utile». L’occasion de revenir sur l’importance des mots et du langage dans le combat pour l’égalité.

Si certaines revendications féministes commencent à entrer dans le cercle du politiquement correct, la frange du mouvement qui combat le sexisme ordinaire, notamment au travers du langage, se fait régulièrement taxer d’extrémisme déchaîné. Que les femmes votent, participent à la vie citoyenne, aient un salaire, cela passe encore ; mais dès que l’on s’attaque à des processus très (trop) ancrés, comme le langage, rien ne va plus. Ainsi, lorsque l’on parle de langage épicène et/ou féminisé, pour ne citer que cet exemple, les milieux conservateurs hurlent à la perte de repères, les masculinistes à la perte de valeurs, les académistes à l’altération de la langue, les autres hurlent tout court.

Les étudiants sont aussi des étudiantes

En 2010, la FAE a adopté une Charte pour l’égalité dans laquelle la faîtière s’engageait à utiliser un langage épicène et/ou féminisé dans tous ses moyens communicationnels. Certains commentateurs/trices jugent cette utilisation comme extrême, voire dérangeante. Le langage épicène et féminisé est alors considéré par certain-e-s comme inutile ou excessif. Cet avis me laisse pourtant perplexe : en quoi les personnes qui souhaitent un tel usage seraient-elles des activistes abusives? Dans ce cas précis, elles ne demandent rien de plus que de prendre en considération la moitié de la communauté universitaire… j’ai beau chercher, je ne vois rien d’extrémiste dans ces propos. Le mépris de l’usage d’un langage épicène représente en fait la preuve que le sexisme ordinaire est toujours réellement présent dans notre société. Ne pas voir l’importance de parler des hommes ET des femmes peut résulter d’une trop forte intériorisation des rapports de domination dans lesquels nous nous inscrivons encore.

Les mots véhiculent les idées

Beaucoup considèrent la féminisation du langage comme une nouvelle lubie de féministes, une excès démesuré de revendications. Pourtant, le combat ne date pas d’hier. Hubertine Auclert écrivait déjà en 1899 : «L’émancipation par le langage ne doit pas être dédaignée. N’est-ce pas à force de prononcer certains mots qu’on finit par en accepter le sens qui tout d’abord heurtait ? […] En mettant au point la langue, on rectifie les usages dans le sens de l’égalité des deux sexes.» Plus d’un siècle plus tard, la langue française n’a que peu évolué. Le langage véhicule toujours une certaine vision du monde. Par conséquent, les mots ne sont jamais un détail ; ils véhiculent certaines idées, certains stéréotypes.

La grammaire française – tout comme certains mots qui paraissent anodins pour certain-e-s – participe à la reproduction de rapports dominants entre femmes et hommes. Le langage, les mots utilisés, peuvent en effet cristalliser ces rapports de manière invisible et insidieuse. Dès lors, l’intérêt porté au langage dans le combat pour l’égalité n’est pas superflu, puisque la langue (de manière certes moins visible qu’une inégalité salariale de 20%, mais perverse aussi) participe aux rapports de domination et à l’ancrage d’une certaine vision des individus.

 

Vers une égalité globale

Il apparait alors comme essentiel de protéger le moindre acquis des combats féministes, tout en continuant le mouvement. Les femmes ont obtenu bon nombre de leurs droits et positions actuelles grâce aux combats menés pour leur émancipation. Bien sûr, le combat contre le sexisme ordinaire au travers du langage ne constitue qu’une partie des revendications féministes possibles. Demander l’utilisation d’un langage épicène ne veut pas dire que les mêmes personnes qui le revendiquent ne se battent pas également pour l’égalité salariale, l’arrêt des violences faites aux femmes, le droit à un congé paternité, etc. Il s’agit simplement, dans l’idéologie d’une émancipation totale, d’accompagner ces combats par ceux cités dans cet article.

Le fait de considérer les combats féministes comme obsolètes ou inutiles interpellent : comment peut-on considérer l’émancipation d’êtres humains comme terminée? Car c’est bien cela qui se cache derrières les propos de celles et ceux qui prétendent que les féministes «exagèrent». Or, il s’agit simplement de croire en une égalité globale, en une réelle remise en question des rôles attribués aux femmes comme aux hommes, sans se limiter aux couches les plus visibles des inégalités. En quelque sorte, cela revient à considérer l’égalité comme un tout, sans s’interrompre à la pointe de l’iceberg, et ainsi éviter le naufrage. Se battre contre le sexisme ordinaire – que l’on soit homme ou femme, féministe ou non – c’est repenser le système social et imaginer d’autres rapports entre femmes et hommes, entre individus. C’est oser affirmer son opposition à des rapports dominants traditionnels, au risque de se faire taxer de «ridicules» par les personnes qui tiennent à cet ordre social.

L’égalité partielle est un oxymore. Elle doit être pensée dans sa globalité – c’est-à-dire également au travers des mots – au risque d’en déplaire à celles et ceux qui tolèrent l’égalité, mais pas trop tout de même.

Camille Goy

 

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