Avant l’an zéro

D’Académie en Université

En 1861 le peuple vaudois vote une nouvelle Constitution qui fait passer le nombre des membres du gouvernement de 9 à 7, chaque Conseiller d’Etat étant titulaire d’un Département. Le tout nouveau Département de l’instruction publique et des cultes est attribué au radical Victor Ruffy, qui entreprendra une large réforme de l’enseignement primaire dont découlera quelques années plus tard, la Loi académique de 1869.

Appelé au Conseil fédéral, Victor Ruffy cèdera sa place en 1868 à son camarade de parti, le brillant politicien Louis Ruchonnet à qui une société craintive et soucieuse de l’utilisation des deniers publics, prêtera le vœu caché de transformer l’Académie en une Université

« Pour le moment actuel, si critique à tant d’égards pour notre individualité cantonale, ce qui est urgent, c’est de rassembler en un faisceau vigoureux les éléments épars de notre instruction supérieure et d’assigner au Canton de Vaud une place de plus en plus importante dans ce domaine où, quelque petit pays que nous soyons, nous pouvons lutter : le domaine de l’intelligence. Peut-être l’avenir appelle-t-il notre Académie à de plus hautes destinées ; pour que nous soyons en droit de les atteindre, nous devons développer nos établissements actuels et montrer le prix que le peuple vaudois attache à l’instruction supérieure » C’est dans ces termes que le l’Exposé des motifs et projet de décret présenté par Louis Ruchonnet, s’adressera au Grand Conseil qui accepte à une forte majorité, le Projet de Loi académique de 1869.

Dans cette mouvance créatrice qui durera une vingtaine d’années et grâce à la détermination sans faille de Ruchonnet,  l’Académie s’étoffe. Aux 5 Facultés de 1861 (Faculté de Théologie, de Droit, des Lettres, des Sciences et Technique), viendront s’ajouter celle de Pharmacie en 1873 suivie quelques années plus tard de la Faculté de Médecine.

Léon Walras

Préoccupé tout autant par le domaine des finances que par celui de l’instruction, Louis Ruchonnet songe à faire venir, pour occuper la chaire d’économie nouvellement créée au sein de la Faculté de Droit, un jeune économiste français du nom de Léon Walras qu’il a connu lorsque celui-ci avait présenté, à l’occasion d’un colloque en 1860, un mémoire sur l’impôt dans le Canton de Vaud. La candidature de Léon Walras n’est pas du goût de tous. Ses thèses sur la collectivisation du sol y sont peut-être pour quelque chose.

En 1870 Léon Walras, soutenu par Louis Ruchonnet, sera néanmoins nommé au poste. Au cours de ses 22 années d’enseignement, il développe sa fameuse théorie de l’équilibre économique qui fera de lui un des grands maitres de la discipline. Cette théorie sera le fondement  de ce que les économistes appellent encore de nos jours « l’Ecole de Lausanne ». L’éclat de son œuvre marquera à jamais l’Académie.

La concurrence entre les états

Entre 1870 et 1890, le paysage social, politique et intellectuel du Canton subit de profondes mutations. Dans le domaine de l’enseignement supérieur en général et du passage de l’Académie à l’Université en particulier, les conservateurs se heurtent aux progressistes : trop de dépenses pour quel intérêt ? Mais la crainte de se voir dépasser par les Cantons voisins est commune : « Avec ce système, notre jeunesse vaudoise trouvera chez nous tout ce qu’il faut, et nos jeunes concitoyens ne seront pas obligés d’aller étudier à Zürich et y prendre des habitudes qui ne sont pas les nôtres. » Tous les cantons qui avaient une Académie l’ont transformée en Université : Zürich bien sûr, mais aussi Berne, Genève et même Fribourg. Cette crainte n’a d’égale que la peur de rester « à la remorque du progrès ». Louis Ruchonnet ne dit-il pas à ce sujet «  Pour nous, devenir une Université (…) c’est tout simplement le struggle for life » ? C’est ainsi qu’après moult délibérations et une « pénible gestation », le 10 mai 1890 le Grand Conseil vote enfin la Loi qui transforme l’Académie en Université.

Vilfredo Pareto

En 1893 Léon Walras, atteint dans sa santé, songe à se retirer et présente un jeune marquis italien, Vilfredo Pareto pour lui succéder. Après avoir rencontré le Chef du Département de l’instruction publique et le recteur, et obtenu l’aval de la Faculté de Droit, celui-ci est nommé professeur extraordinaire d’économie politique le 15 avril 1893. Pareto

connaît les recherches théoriques de Walras. Il est considéré par ses pairs comme étant un brillant économiste.

Bien que faisant partie du courant des économistes néoclassiques, Pareto s’en distancie en faveur de la sociologie, consacrant de plus en plus de temps à l’étude des systèmes sociaux, de la distribution des revenus et à l’analyse des choix individuels. Suite à un héritage important en 1898, il demande à se faire décharger de ses enseignements afin de pouvoir se consacrer à ses recherches et à l’écriture. L’Etat ne l’entend pas de cette oreille et songe à lui refuser le congé.

La Faculté de Droit intercède en sa faveur auprès Conseil d’Etat en mettant en exergue « l’intérêt pour l’Université et pour le Pays de Vaud de garder à Lausanne un chercheur, un théoricien et un professeur tel que Pareto ». Les autorités transigent, surtout que Genève est à l’affût pour s’octroyer ses faveurs. Vilfredo Pareto restera donc professeur ordinaire, gardant la surveillance du cours d’économie politique et la conduite des examens. Il poursuivra ses recherches sous le nom de Sciences sociales et politiques.  Un suppléant est nommé en la personne de Vittorio Racca, puis de Pasquale Boninsegni.

L’œuvre de Pareto, ajoutée à celle de Walras, rejaillit sur l’Université de Lausanne et lui donne accès à la notoriété internationale. Mais l’apport de Pareto va encore plus loin.  C’est grâce à l’estime acquise auprès de ses collègues et des autorités politiques que naîtront la Faculté des Sciences sociales et politiques et l’Ecole des Hautes Etudes Commerciales (HEC).

1911 : année zéro

Au cours des années, Vilfredo Pareto se lie d’amitié pour le professeur de Droit  international, Ernest Roguin, qui se fera connaître par son opposition au droit naturel  et l’élaboration d’une doctrine pure du droit. Il sera même l’auteur de plusieurs ouvrages de sociologie. Ensemble, ils s’attaquent au sérieux problème auquel est confrontée la Faculté concernant les étudiants étrangers qui y sont majoritaires. En effet, ceux-ci, en provenance de la Russie, de l’Allemagne, de l’Italie, des pays baltiques et autres, ne restent que rarement plus de 2 semestres et ne tirent que peu de profit de leurs études car elles sont destinées avant tout aux juristes vaudois. La gestion, l’économie, les questions sociales ne sont que survolées. Le problème est d’autant plus sérieux que Genève s’apprête à ouvrir une Faculté des Sciences économiques et sociales. Pareto et Roguin mettent alors au point un projet de création de 2 écoles qui seraient rattachées à la Faculté de Droit, l’une plus professionnelle et plus pratique qui formerait des administrateurs et qui serait la future Ecole des Hautes études commerciales et la deuxième, plus théorique, qui mènerait des recherches de type scientifique sur les problèmes sociaux, la future Faculté des Sciences sociales et politiques.

En réponse à la lettre du 18 juillet 1908 du Département de l’instruction publique et des cultes qui demande son avis « sur les modifications qui pourraient être introduites dans l’organisation de la Faculté de Droit » celle-ci énumère, en faveur de la création d’une Ecole de Hautes études commerciales ce qui suit :

« Les études commerciales ont (ainsi) déjà conquis leur place dans plusieurs de nos Universités suisses (…). Appelé à examiner ce qu’il conviendrait de faire à Lausanne, le Conseil de la Faculté de Droit n’a pas vu d’abord la création d’une école de hautes études commerciales avec beaucoup de ferveur.( …). Tout bien considéré, le Conseil s’est cependant rallié à la conclusion favorable, à laquelle est arrivée aussi  la Délégation chargée de s’occuper des études de sciences sociales. (…) L’Université de Lausanne court le risque de se voir devancée dans ce domaine par toutes les Universités voisines. (…)  L’enseignement commercial peut être conçu et organisé de façon à offrir aux futurs commerçants,  industriels, directeurs d’établissements financiers, professeurs d’écoles de commerce, administrateurs, fonctionnaires, un programme d’études supérieures, combinées à la fois en vue d’une culture générale élevée et d’une forte instruction spéciale. (…).  Tels sont, en résumé, les principaux motifs qui amènent le Conseil de la Faculté  de Droit à se prononcer pour la création d’une Ecole de Hautes Etudes Commerciales.

Cette Ecole serait attachée à la Faculté de Droit, avec une organisation propre (..). Elle aurait son Conseil, composé de tous les professeurs ordinaires et extraordinaires chargées de l’une des branches obligatoires (..) et un Directeur, président du Conseil, siégeant dans la Commission universitaire avec voix consultative. »

Par Loi du 15 mai 1911, L’Ecole des Hautes Etudes Commerciales est instituée.

Dans sa lettre du 19 juin 1911, le Département de l’instruction publique et des cultes proposera au Conseil d’Etat « de charger es enseignements spéciaux MM. Morf, Directeur de l’Ecole de Commerce et Paillard, professeur à Neuchâtel.

Tahyri Peju, Lausanne, décembre 2010

Les commentaires sont fermés.