La vie est un jeu !

Vendredi, 28 septembre 2012


Cartons, étagère prête à recevoir les livres, chic, elle est assez profonde pour en mettre deux rangées, «j’ai cinquante mètres de bouquins à placer», explique le professeur Bernard Voutat, sur un autre étage, c’est son collègue Gianni Haver qui vient en repérage, il ne déménage que le lendemain, l’étagère lui semble au contraire inutilement profonde, deux couches de bouquins il ne veut pas, répugne à reléguer certains ouvrages au second plan, peur anticipée d’oublier sa carte à l’intérieur lorsqu’il se balade, c’est la campus card qui ouvre son bureau, forcément, longs couloirs fantomatiques, de rares personnes déambulent un sourire mystérieux au coin des lèvres, ou le regard amusé, on se salue entre inconnus, on se sent solidaires du premier jour, de la découverte d’un lieu encore vierge, on s’amuse de cette virginité, c’est ta première fois à toi aussi, oui, oh oui, c’est inoubliable la première fois, au restaurant j’ai pris des crevettes, trop bonnes, les ouvriers continuent à travailler dans cette cafétéria, tu les aimes les chaises, oh oui, confortables et jolies, design, et l’escalier central, monumental, est-ce que tu l’aimes, moi il me donne un peu le vertige avec ses marches ouvertes sur le vide, je trouve ça assez beau, et les toilettes des femmes, j’espère bien qu’ils vont installer des miroirs, comment allons-nous mettre notre rouge à lèvres, sinon, pas très féministe comme préoccupation mais bon, je veux des miroirs, je veux voir ton bureau, on ne peut pas tenir les portes ouvertes à moins de mettre une chaise, on s’enferme chez soi, c’est bon pour la concentration, l’intimité, c’est la victoire sur l’open space, c’est excellent, pas trop monacal quand même ou bien, le mien donne sur le sud, porte fermée je ne vois que les arbres, les archives cantonales en face, les montagnes un peu, à travers la vitre qui ne s’ouvre pas, le mien donne sur l’autoroute, j’ai placé ma chaise de façon à ne pas me laisser distraire par le défilé silencieux des voitures, je suis bien maintenant, au cinquième étage, c’est vraiment lumineux, et le tien, le mien j’en suis tout à fait content, il donne sur l’intérieur, je ne me sens pas isolé, si je veux je peux apercevoir mon vis-à-vis sur la travée d’en face, c’est encore discret, un paravent gris m’isole un peu, c’est panoptique, voir sans être vu, et savoir que l’on peut guetter mon apparition, mon ombre derrière la vitre intérieure, derrière l’écran de mon ordinateur, depuis vingt ans je me perds dans l’Anthropole, alors là je me retrouve, je déballe, je m’installe, les plafonds sont hauts, pour l’instant c’est encore désert, on croise surtout des patrouilles de sécurité, ils sourient aussi dans leur uniforme, complices dans la nouveauté, on chuchote, on plaisante, ici un trio patiente pour emménager, les professeurs Farinaz Fassa, Nicky Le Feuvre et Francesco Panese brandissent leur campus card, le sésame qui leur permettra d’entrer dans leurs bureaux respectifs, classeurs sur les étagères, déjà installé depuis hier, le professeur Jean-Christophe Graz accueille du monde dans son bureau, c’est une journée particulière, la première, ou la deuxième, on arrive, on vient d’arriver, on a la chance du débutant, nouvelle vie ou du moins nouvel écrin, l’occasion de se penser à neuf, de se refaire, la vie est un jeu, tant mieux.

Nadine Richon | Unicom

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