Epistémologie de la souffrance sociale au service d’une critique du capitalisme

Intervenant-e-s:

Soraya El Kahlaoui, est doctorante en sociologie à l’EHESS. Ses intérêts de recherche portent sur l’étude des formes d’expressions politiques du « réveil arabe » notamment à travers une analyse comparative du mouvement politique du « 20 février » et des mouvements d’habitats clandestins au Maroc.

Romain Huët est Maîtres de conférence en sciences de l’information et de la communication à l’université Rennes II. Ses recherches portent sur les formes d’expressions politiques de la souffrance sociale à travers l’analyse des soulèvements du « réveil arabe », ainsi qu’à travers l’analyse d’autres formes d’expression de la souffrance en France.

Olivier Sarrouy est doctorant à l’Université Rennes 2. Ses recherches portent sur les théories critiques et la mutation des organisations marchandes dans le contexte d’Internet.

Exposé:
Cette communication, qui s’inscrit dans l’axe « Travail, exploitation et capitalisme contemporain » du colloque, se propose d’envisager une critique du capitalisme basée sur une étude de récits de vie émanant de personnes en situation de souffrance. Notre approche se fonde sur une volonté de requalification de la souffrance sociale – c’est-à-dire d’une souffrance dont les causes sont attribuées par le souffrant lui-même à l’ordre social – en tant que fondement d’une possible approche critique. Dans le sillage d’autres auteurs (Bourdieu, 1998 ; Desjours, 1998 ; Boltanski, 2007 ; Renault, 2008), nous considérons ainsi comme un impératif tout à la fois théorique et politique que de prêter une attention particulière aux réalités de la souffrance et de sa mise en mot. Plus spécifiquement, nous nous proposons d’analyser les modalités par lesquelles les individus « disent » leur souffrance du capitalisme. Nous étudierons notamment la façon dont ils y représentent le social et s’y rapportent en tant que sujet, afin de déterminer si l’expression de la souffrance participe, dans ce cas précis, d’une opportunité de développement réflexif de l’individu « social » pouvant tendre vers la constitution d’un sujet politique.

Ce travail se fondera sur un matériau empirique extrait d’une recherche longue portant sur la souffrance. Cette recherche nous a en effet amené à travailler sur un dispositif d’écoute électronique du mal-être mis en place par une association de prévention contre le suicide (observation participante de plus de quatre années). Cette dernière, que nous appellerons association Y, a pour but de prévenir les suicides et la souffrance humaine. Depuis dix ans, elle a mis en place un dispositif d’écoute électronique sous la forme de messagerie instantanée et de messagerie classique. Ce dispositif d’écoute électronique est un espace de paroles dont la vocation est de contribuer à la mise en mots des douleurs ressenties par des « écrivants » s’objectivant et s’idéalisant par et dans l’écriture, se saisissant ainsi comme un objet de pensée et un être partageable, à rebours du repli sur soi.

Dans ce corpus de 10 000 conversations électroniques, nous avons isolé celles où les individus désignent certaines causes de souffrance se rapportant au capitalisme ; soit qu’elles mobilisent des abstractions sociales liées aux dynamiques de valorisation économique (Jappe, 2003, 2011 ; Postone, 2009) – la compétitivité, le marché, l’exigence sociale de performance, etc. –, soit qu’elles renvoient à des formes de souffrance habituellement attribuées par la critique au capitalisme – intériorisation de la contrainte, paupérisation et désaffiliation. Ce corpus comprend 700 conversations, datées de 2008 à 2011. Il sera soumis à une double analyse. Premièrement, nous procéderons à une analyse lexicométrique (Lebart & Salem, 1994) dans le but constituer de simples données de cadrage indiquées en toile de fond, afin de donner une idée de la mesure du phénomène. Deuxièmement, nous analyserons qualitativement le contenu des conversations dans lesquelles l’ordre social semble particulièrement discuté par l’écrivant. Il s’agira non seulement d’étudier le rapport que les individus souffrants entretiennent avec le capitalisme en tant que système aliénant, mais également de voir si celui-ci est réellement désigné par les souffrants comme étant une des causes de leur mal-être.

La contribution de ce texte au colloque pourrait donc résider en trois points :

Premièrement, ce texte appelle à porter une attention aux « subaltern studies » (Spivak, 2009). En sortant ces récits de vie de l’invisibilité, le projet vise à briser le tabou des vies mutilées. Ces comptes rendus centrés sur le rapport au capitalisme donnent aux « subalternes » les outils pour décrire leur propre expérience et accéder à l’espace des revendications. Il s’agira de spécifier davantage les caractéristiques lexicologiques et sémantiques, voire stylistiques des récits de la souffrance afin de donner accès au monde de la souffrance, et d’intégrer la virulence des mots à l’univers analytique et compréhensif.

Deuxièmement, il s’agit de montrer qu’une approche pragmatique peut concourir à un enrichissement de la théorie sociale. En croisant une analyse lexicométrique avec une étude qualitative des conversations, il s’agit de fournir des descriptions qui mettent en lumière des contenus de vies mutilées dont les causes trouveraient leur origine dans le capitalisme. La posture ne réduit pas les individus à des sujets aliénés par leur propre souffrance, mais elle vise plutôt à observer dans leur complexité la multiplicité des modalités d’expression de la souffrance, de leurs causes sociales, et des façons d’engager des relations dans le cadre du dispositif de communication mis en place par l’association. Il s’agira d’aménager un espace à ces paroles et d’essayer de reconstruire un sens objectif sur ces modalités d’expression de la souffrance (Boltanski, 2007).

Troisièmement, il s’agira de confronter la catégorie « savante » du capitalisme avec la façon dont les « individus ordinaires » (Laugier, 1999) se rapportent à cette même catégorie. A l’aune de la percée pragmatique, le chercheur peut-il toujours s’inscrire dans une posture de dévoilement attribuant au capitalisme une capacité de dépossession des sujets telle que ceux-ci seraient incapables d’identifier eux-mêmes les conditions d’oppression dans laquelle ils se trouvent ? Cette posture de dévoilement, largement contestée – en particulier par la sociologie pragmatique (Boltanski, 2009) – demande inévitablement à être revisitée. Cette étude empirique vise à alimenter le débat sur une posture de recherche se positionnant à la croisée d’une posture de dévoilement et d’une figure de porte parole procédant toutefois à un travail de requalification et de conceptualisation des énoncés singuliers. C’est de ce travail de « requalification » qu’il conviendra de discuter ici.

Horaire
Vendredi 26 octobre 2012
9h00 – 10h45
Amphimax, salle 414
Panel: Le travail marchandisé: Critique du salariat et émancipation.

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