Islamismes, marxismes et sciences sociales à l’heure des soulèvements arabes : perceptions, représentations et lectures croisées.

Intervenant:
Nicolas Dot-Pouillard est Chercheur MAEE à l’Institut français du Proche-Orient (IFPO), au Liban, depuis octobre 2011. Docteur en Sciences politiques diplômé de l’Ecole des hautes études en sciences sociales(EHESS), il a également été Senior Analyst pour l’International Crisis Group (ICG) en Tunisie.

Exposé:
Les dynamiques insurrectionnelles dans le monde arabe, entamées en Tunisie au mois de décembre 2010, font œuvre de paradoxe : elles ont contesté le paradigme autoritaire et mise en valeur une question sociale largement impensée au sein du monde arabe depuis plusieurs années –parfois même redonnant vigueur à certaines mouvances syndicales telles que l’Union générale tunisienne du travail (UGTT). En même temps, l’islam politique semble encore, à l’heure qu’il est, le principal bénéficiaire des dynamiques révolutionnaires : que cela soit au-travers des processus électoraux tunisiens, marocains et égyptiens-, mais aussi au-travers d’une présence affirmée dans le cœur même des dynamiques du soulèvement –sous le simple mode de la résistance civile, comme au Yémen, parfois sous le mode de répertoires d’action armés, comme en Libye ou en Syrie- l’islam politique confirme sa force d’attraction . La démocratisation et la pluralisation des champs politiques arabes semblent amener en retour une extension, non une contraction, de la variable islamique et du recours à un champ sémantique religieux. Et si les programmes des formations islamistes, le plus souvent à tonalité néo-libérale, cherchent plutôt à confirmer les orientations économiques des régimes autoritaires qui les avaient précédées qu’à les infirmer, il n’en reste pas moins que la mobilisation de référents identitaires fondés sur l’idée de « moralisation de la société » renvoyant à un âge d’or –la tradition prophétique- n’a rien perdu de sa force d’attraction.

Aussi penser les révolutions arabes signifie t-il aussi risquer de penser l’islam politique. Objet d’étude et « d’actualité » toujours soumis au regard du chercheur, du militant, du journaliste ou de « l’expert », sujet en même temps car acteur politique majeur de ce début de siècle à des échelles tout à la fois régionales (Moyen-Orient, Maghreb, Iran, Afghanistan…) que globalisées, l’islam politique est soumis à un ensemble de lectures multiples, souvent normatives, censées en donner l’essence ultime. Les visions marxistes ou marxisantes de l’islam politique sont à cet égard intéressantes, puisqu’elles dépendent tout à la fois d’un héritage idéologique et théorique concernant l’analyse des mouvements religieux que d’une certaine pratique politique –celle des courants de gauche et marxistes dans le monde arabe se confrontant depuis plus de trente ans à la montée, voir à l’hégémonie, du phénomène islamiste. En même temps, l’émergence depuis le milieu des années 1980 de nouveaux courants dans les sciences sociales, sous les regards croisés des sciences politiques, de l’histoire, de la sociologie, voir même de l’anthropologie, intéressés aux mondes musulmans, et plus particulièrement au monde arabe, et sortant en partie des schémas orientalistes, ont permis et permettent encore de mieux saisir les divers traits des islams politiques contemporains, sans que pour autant un véritable dialogue conceptuel s’établisse entre elles et les lectures marxistes des islamismes. C’est donc d’abord à une cartographie et une géographie politique des lectures des islams politiques que nous procéderons, en sériant trois lectures des islams politiques, jusque dans leurs débats et controverses les plus récents:

  • Celle, d’abord, des marxismes, en privilégiant bien sûr le regard des penseurs et courants marxistes issus des mondes musulmans.
  • Celle des sciences sociales contemporaines, et des nouveaux courants (en sociologie, en sciences politiques, en histoire comme en anthropologie) attachés à l’étude du phénomène islamiste.
  • Celle, enfin, des islamistes eux-mêmes, car il n’est pas d’étude des acteurs politiques sans savoir et connaissance minimale de leurs discours et pratiques. L’étude du discours islamiste sur lui-même permettra également de saisir les regards de l’islam politique sur le marxisme et les courants de gauche dans le monde arabe, à fortiori à l’heure des soulèvements.

Cette lecture des lectures des islams politiques ne doit pas permettre de donner une définition de l’islam politique per se. Elle devrait permettre en l’occurrence de mieux saisir la pluralité des islamismes, car la totalité des lectures –marxistes comprises- , de par leur différences analytiques, ne montrent qu’une chose : le phénomène islamiste ne se saisit que par un retour au politique, donc aux conjonctures et aux espaces précis dans lequel il se déploie. En ce sens, c’est peut-être seule l’analyse tendant à postuler un abstrait retour du religieux qui se révèle une impasse, tant elle tend à vouloir uniformiser et totaliser un mouvement qui ne se vit en réalité que dans son hétérogénéité même, condition sine qua non de son succès et de son hégémonie politique.

Horaire
Vendredi 26 octobre
14h15 – 16h
Amphipôle, salle 315.1
Panel – Combats actuels pour l’émancipation: Luttes et révolutions dans la région arabe (I)

Ce contenu a été publié dans VOIR TOUTES LES COMMUNICATIONS, avec comme mot(s)-clef(s) . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.