Le fétichisme à l’œuvre dans la transformation néolibérale de l’enseignement supérieur.

Intervenant:

Hugo Harari-Kermadec est maître de conférences à l’ENS Cachan et chercheur à l’IDHE. Son travail en Economie de l’éducation porte sur les frais de scolarité.

Pierre Jean est étudiant en philosophie à l’Université Paris I, titulaire d’un Master en histoire de la philosophie, actuellement en cours de préparation à l’agrégation de philosophie.

Exposé:
Le système d’enseignement supérieur et de recherche des pays riches est l’objet d’une profonde transformation sous l’impulsion de l’OCDE dès la fin des années 90. En Europe, cette transformation a pris la forme de la stratégie de Lisbonne en mars 2000. Cette évolution est souvent traitée sous l’axe de la privatisation des services publics, interprétée par D. Harvey comme une forme continuée d’accumulation primitive de valeur, l’accumulation par dépossession[i].

Nous nous intéressons quand à nous aux transformations que subit la nature sociale de l’enseignement supérieur dans ce processus de marchandisation, à l’aide d’un autre concept de Marx, celui de fétichisme. En effet, pour être à même de dégager de la valeur, l’activité universitaire doit subir une opération de quantification[ii], c’est-à-dire une normalisation et une abstraction du travail des personnels. Au cours de cette opération, la valeur (scientifique) de ce travail se décontextualise pour devenir une valeur d’échange, purement quantitative, dématérialisée. Et en retour cette valeur, libérée de son support et surtout de son producteur acquiert un pouvoir sur eux, les savoirs et les enseignants chercheurs ne valant plus que par leurs capacités à produire de la valeur.

Nous verrons comment les trois temps du fétichisme font leur effet sur l’enseignement supérieur :

1) Fausse conscience : en faisant du savoir et des compétences du « capital humain », les positions sociales se voient justifiées, rationalisées, comme la conséquence des capacités de chacun à accumuler et valoriser ce capital. Ce moment masque les rapports réels entre l’ensemble des sujets universitaires.

2) Réification : en remplaçant toute autorité pré-existante, la mise en marché de l’éducation libèrerait des mandarinats et rendrait caduc le capital culturel : tous égaux face au marché de l’éducation. En pratique elle double ces dominations de domination financière. Le calcul froid du remboursement du prêt étudiant[iii] remplace la vocation pour une carrière ou une discipline.

3) « Effet de retour[iv] »: une fois mises en marché et soumis à la loi de la valeur et intégrées dans un processus de production normalisé et rationnalisé, les connaissances valent effectivement ce qu’elles coûtent. La valeur scientifique ou académique vient mimer la valeur économique, qui semble avoir toujours été pré-existante. C’est la recherche finalisée, les études professionnalisantes. C’est « l’effet de retour » de la réification sur les formations réelles. Les sujets, par leurs positions spécifiques dans la nouvelle structure économique, sont intégrés dans le fétichisme de la valeur. Le diplômé est désormais objectivé en un capital humain à valoriser sur le marché du travail et à entretenir par la formation permanente. Nous montrerons que la structure économique ne peut se constituer qu’en fonction des conditions subjectives que le fétichisme de la valeur produit[v].

Note
[i] Harvey, D., 2010 [2003], Le nouvel impérialisme, Paris, Les prairies ordinaires, p.165-211.
[ii] Desrosières, A., 2008. L’argument statistique. Presses de l’École des mines.
[iii] Annie Vinokur (2007), “Study Now, Pay Later : partage des coûts, endettement étudiant et restructuration de l’enseignement supérieur”, Pouvoirs et financement en éducation, L’Harmattan, Paris.
[iv] Antoine Artous, Le fétichisme chez Marx, Syllepse, 2006, p. 34
[v] Ibid, p. 37


Horaire
Samedi 27 octobre
15h15 – 17h
Anthropôle, salle 2055
Panel – S’émanciper par les savoirs: Comment combattre la bulle universitaire ?

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