Liberté et esclavage : paradoxes et impensés de l’émancipation dans l’ère néolibérale.

Intervenante:
Eleni Varikas est professeure émérite  à l’université (Paris 8 et GTM/CRESPPA-CNRS/). Elle a notamment publié : Les rebuts du monde. Figures du paria (Stock 2007), Genre et postcolonialismes. Dialogues transcontinentaux avec A. Berger, Archives Contemporaines 2011 « Genre, modernité et colonialité du pouvoir »  avec M.E. Sanna, Cahiers du Genre n°50

Exposé:
Comment penser l’émancipation, dans le contexte du néolibéralisme actuel, où l’assujettissement et la tyrannie deviennent l’autre nom de la liberté ? Partant d’une interrogation sur ce qu’il y a de « néo » dans le néolibéralisme, je propose de revenir sur un des paradoxes flagrants et pourtant quasi invisibles dans les traditions et les définitions modernes de l’émancipation et de la liberté dont nous avons hérité : le rapport étroit, à la fois historique et conceptuel, dans lequel se développent la liberté et l’esclavage modernes.

Contradiction flagrante, car la propriété qu’a l’individu sur son propre corps et sur sa puissance devient constitutive des concepts modernes de liberté et d’autonomie au moment même où l’esclavage des Noirs Africains qui se développe en parallèle, est rendu invisible par une tradition durables d’usages métaphoriques (libéraux, socialistes, libertaires, féministes) qui arrachent l’esclavage moderne à sa matérialité d’exploitation, de domination et de terreur pour en faire une figure rhétorique de l’absolutisme à l’opposé de laquelle se développent les présupposés et l’imaginaire de la liberté moderne de l’Occident fondé sur l’ancienne définition binaire du droit romain : « Est libre celui qui n’est pas esclave » (Skinner). Lié à l’image que la modernité se fait d’elle-même comme rupture avec la dépendance et l’hétéronomie anciennes, cet imaginaire renvoie l’esclavage et d’autres rapports de soumission et de dépendance personnelle à une modernité inachevée. Or, l’esclavage moderne, contrairement à tous les autres, se développe dans des sociétés à légitimation universaliste fondées sur le principe que tous les hommes naissent libres et égaux ; il n’est pas un vestige ou une exception monstrueuse, mais juste une institution « embarrassante », comme le soulignait ironiquement Orlando Patterson.

Prendre au sérieux cet embarras, situer l’esclavage au cœur de notre interrogation sur l’émancipation (dont le concept même renvoie à l’esclavage), permet d’éclairer des zones d’ombre qui entourent le concept d’émancipation et ses rapports avec la liberté: la liberté comme propriété sur son propre corps. La confusion entre liberté et propriété qui permet à l’individualisme possessif de défendre la propriété et la liberté contractuelle comme droits fondamentaux inaliénables ; mais qui, inversement, prise à sa valeur nominale par le marxisme et d’autres courants critiques, ont permis de déprécier ces derniers comme des libertés « bourgeoises » du même type que le droit de propriété.

Une telle interrogation permettrait, peut-être, en défaisant le binôme idéologique liberté/esclavage, de confronter le concept aux expériences et pratiques réelles qui sont censées le nourrir ; à toutes les situations dans lesquelles, sans être « esclaves », les hommes et les femmes ne sont ni « propriétaires de leurs corps », ni libres de toute dépendance, ni maîtres de leur volonté. De s’interroger qui est libre dans les traditions de la liberté dont nous avons hérité et ce qu’on veut vraiment sauver de cette liberté. Question qui mériterait d’être posée dans une réflexion qui vise la transformation de la liberté en libération, de l’idéologie puissante qu’elle constitue aujourd’hui, en u-topie créatrice et horizon politique imaginatif des damnés et damnées de la terre ici et maintenant.

Horaire
Vendredi 26 octobre
14h15 – 16h
Château de Dorigny, salle 106
Panel - Philosophie et libération: Pratiques historiques et philosophiques

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