Marxisme, luttes de classe et écologisme.

Intervenant:
Fabrice Flipo est maitre de conférences en philosophie, auteur notamment de Justice nature et liberté (Parangon, 2007) et La décroissance (La Découverte, 2010) , membre du CR de la revue Mouvements.

Exposé:
On se propose ici d’articuler valeur-travail, écologisme et critique des besoins. Le marxisme classique (tel que défini par Jacques Droz ou Moishe Postone) a concentré sa critique sur l’extraction de plus-value relative: longueur de la journée de travail, intensité du travail et, plus largement, conditions de travail. La lutte des travailleurs devait permettre de favoriser la concentration du capital et, par là, la socialisation des travailleurs, qui se seraient ainsi progressivement retrouvés unis contre des capitalistes toujours moins nombreux.

Dans ce schéma, sciences et techniques ne sont pas politisées. Le développement des forces productives qui résulte de l’affrontement dialectique du travail et du capital est un progrès. Le capitalisme génère à son insu les moyens qui vont permettre à l’humanité de se réaliser comme telle, comme humanité générique. C’est encore la perspective de nombreux marxistes, citons Jacques Bidet, dont la perspective est un Etat-Monde en gestation, ou Jean-Marie Harribey qui propose une réduction du temps de travail et un partage des gains de productivité. Ces projets ont en commun de préserver l’expansion des forces productives de la critique.

Telle n’est pas la perspective libertaire, ni celle de l’écologisme, pour différentes raisons. Tous deux soulignent que les besoins, à l’époque de Marx, pouvaient sembler relever de l’évidence, face au paupérisme. Mais l’évolution de l’économie capitaliste au cours du 20ème siècle change considérablement la donne. Bernstein avait d’ailleurs pointé le problème: les travailleurs ne s’appauvrissaient pas autant que le prévoyait la théorie et, avec l’enrichissement venait l’embourgeoisement et le souci de prospérer tranquillement. La suite lui a plutôt donné raison. C’est du côté de la consommation que l’aliénation a progressé, avec le développement colossal de la publicité. La valeur d’usage est devenue un effet de la valeur d’échange, comme l’expliquait Baudrillard dans les années 70. Et pendant ce temps le PCF soutenait les Gaullistes dans leur projet nucléaire. C’est du freudo-marxisme que vint la critique de la « société de consommation », expression malheureuse puisqu’elle consiste en quelque sorte à faire passer la consommation dans la sphère de la production capitaliste. Les cultures populaires, dans lesquelles les mouvements ouvriers puisaient leurs formes de résistance, s’en trouvent considérablement affaiblies.

La critique de la loi de la valeur issue de l’écologisme ne peut se réduire à la lutte des classes entendue comme conflit autour de l’appropriation de la plus-value absolue. Elle ne peut pas non plus s’appuyer sur la « valeur-travail » qui est la pierre de touche de cette critique de l’exploitation capitaliste. Le marxisme classique a en creux laissé s’épanouir l’accumulation et l’appropriation capitaliste de la nature, et refusé toute forme de limite à l’expansion des « forces productives », comme étant forcément de nature malthusienne. Il est frappant de constater à quel point la discussion de la « clause de Locke » est absente du marxisme. L’égalité du droit d’approprier était pourtant l’une des pierres angulaires du communisme et du socialisme utopique. Le marxisme s’est concentré sur le partage de la richesse, celle-ci étant largement reprise de ce que ce concept désigne sous le capitalisme. Ce que désigne « le travail » ne pouvait donc pas différer beaucoup non plus, aussi l’écologisme a-t-il été porté à le mettre en cause. La critique du travail ne pouvait plus se réduire à la plus-value absolue, elle devait porter sur la plus-value relative. Ainsi peut-on expliquer la mise en cause du métabolisme généré par le capitalisme, et qui n’a jamais été frontalement été mis en cause par le marxisme.

Une telle critique est l’envers dialectique de la critique des besoins, puisque « l’usage » dont la substance est la richesse répond à un besoin. Les deux se tiennent étroitement. «La nature», chez les écologistes, est une richesse qui correspond à un besoin. Elle n’est pas un donné issu de la science, qui n’est là que comme instrument positif de connaissance. Moscovici avait presque vu juste, en affirmant que l’écologie découle de l’écologisme, et non l’inverse. L’ordre des échanges qui en émerge n’est pas issu de la valeur-travail d’autre chose que l’écologisme appelle tout simplement… une écologie.

Cette démonstration faite dans le cas de l’écologisme peut être faite à propos de toutes sortes de productivités. Le critère, en dernière analyse, est l’universalisme. Peut-on dire de telle ou telle activité qu’elle est porteuse d’émancipation ? C’est en cela, et en cela seulement, que le travail peut être dit « anthropologique ». Dire que le caractère anthropologique du travail vient de ce que l’Homme est le seul à produire ses conditions d’existence, c’est rabattre l’Homme sur sa définition biologique.

Horaire
Vendredi 26 octobre
14h15 – 16h
Amphimax, Anthropos Café
Panel – Critique du productivisme: Marxisme et écologie

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