Prôner l’émancipation, instituer la domination : sur l’expérience de quelques communes de jeunes en Ukraine soviétique (1920-1930).

Intervenant:
Eric Aunoble, chargé de cours à l’Université de Genève. Docteur en histoire de l’Ecole des Hautes Etudes en sciences sociales. Spécialiste des pratiques et représentations du communisme dans les années 20. Il a notamment écrit: Le communisme, tout de suite ! Le mouvement des Communes en Ukraine soviétique (1919-1920), Les Nuits Rouges, 2008.
Site internet d’Eric Aunoble: www.kommuna.net

Exposé:
Près de cent ans après l’événement, la révolution russe continue de poser problème à quiconque veut penser l’émancipation. Ouverte sur la promesse d’une société débarrassée de l’exploitation, elle fut à l’origine d’un système de domination à la cruauté et à l’efficacité rarement égalées.

Certes d’autres mouvements émancipateurs avaient déjà échoués et échoueraient encore, aboutissant au maintien et au renforcement de l’oppression. Le cas soviétique se distingue néanmoins par la longue persistance d’une « illusion communiste » suscitant révoltes et engagements alors même que le « socialisme réel » qui s’imposait était insupportable. Ainsi, la volonté de changement social face au capitalisme s’est exprimée pendant des décennies dans le langage même élaboré par la dictature stalinienne, avec pour conséquence la subversion de l’idée même d’émancipation. Et l’on voit depuis 1989-1991 que l’effondrement des régimes dits communistes, loin de dégager le terrain pour une reprise de la contestation sociale, nous a laissé un champ de ruines chaotiques.

En URSS même, la jeunesse est un milieu propice à l’observation de ce processus de retournement des valeurs. Dans les années Vingt, elle apparaît aux yeux des opposants comme un foyer de résistance à l’évolution autoritaire du régime, et au début du Grand tournant, elle semble, par sa radicalité spontanée, incarner une nouvelle révolution d’en bas face à la révolution d’en haut voulue par le pouvoir. Avec le recul, on voit aujourd’hui que la passion juvénile vers plus de collectivisation et de travail de choc s’intégrait parfaitement à la ligne générale, en attaquant les mêmes cibles que le régime (paysannerie, ouvriers expérimentés…) tout en lui servant de bouc émissaire face aux résistances (dénonciation des « phraseurs de gauche » par Staline).

Afin d’observer au plus près la genèse de ce phénomène de récupération/retournement des idéaux communistes, je voudrais porter le regard plus spécifiquement sur les communes de jeunes en Ukraine soviétique entre 1920 et 1930. Trois ou quatre de ces collectifs de jeunes militants et/ou d’étudiants qui entendaient vivre selon le communisme, sont bien documentées par la presse de l’époque et par des archives. On peut donc détailler les interactions sociales (origine des membres, rapports avec le milieu environnant…) et institutionnelles (rôle du Parti, des « organisations sociales », de l’administration, de l’État…) à l’origine de ces communes. En étudiant le fonctionnement et les conditions qui ont vu apparaître et se développer ces communes, on tentera de comprendre comment elles sont finalement devenues une forme de contrôle social particulièrement efficace.

Loin de postuler une fermeture totalitaire inéluctable, cette étude se construira en miroir avec celle, déjà menée par l’auteur, sur les communes de paysans pauvres qui, nées directement de la révolution de 1917, avaient quant à elles commencé vraiment à mettre en pratique la démocratie directe, l’égalité radicale et la communion humaine.

Horaire
Samedi 27 octobre
10h00 – 11h45
Anthropole, salle 2044
Panel – Histoire en lutte: L’émancipation et ses impasses

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