La révolution des produits chinois en Afrique

Intervenant:
Antoine Kernen est membre de la Faculté des sciences sociales et Politique de l’Université de Lausanne. Adoptant une perspective de sociologie économique, dans ces travaux sur la transition chinoise, il analyse différents aspects liés au processus de privatisation (émergence du secteur privé, transformation du système social, manifestations ouvrières, émergence d’un secteur associatif). Il a publié notamment : La Chine vers l’économie de marché: les privatisation à Shenyang (Paris Karthala 2004) ou (avec F.-X. Merrien, R. Parchet) L’Etat social : une perspective internationale, (Paris, Armand Colin, 2005), En parallèle, depuis quelques années, il conduit des recherches sur la présence chinoise en Afrique. Sur ce sujet, il a publié par exemple « Chinese traders in Mali and Senegal”, African and Asian Studies, special issue (2010), ou « Les stratégies chinoises en Afriques : le pétrole et les bassines en plastique » Politique Africaine, n° 107, (mars), pp. 163-181 (2007). Il prépare actuellement un livre à ce sujet.

Guive Khan Mohamed est Titulaire d’un Master en Etudes du Développement de l’Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID) à Genève. Son travail de diplôme portait sur la présence chinoise en Afrique de l’Ouest. Aujourd’hui assistant-diplômé à l’Institut des Sciences Sociales de l’Université de Lausanne, il poursuit ses recherches sur cette thématique dans le cadre de son doctorat dont le titre est : Les bouleversements liés arrivée des produits chinois au Burkina Faso : l’exemple des motos.

Exposé:
Depuis une vingtaine d’années, les statistiques rendent compte d’un accroissement régulier et rapide des échanges commerciaux entre la Chine et les pays africains. Dans le même temps, les investissements des entreprises chinoises dans les matières premières sont devenus plus fréquents. Ce renforcement des liens économiques entre la Chine et l’Afrique s’opère alors que le gouvernement chinois approfondit ses relations diplomatiques, accroît de manière substantielle les montants de son aide et se positionne comme un bailleur alternatif de prêts préférentiels ou commerciaux.

Partant de ce constat, nombreux sont les analystes et les acteurs qui en déduisent l’existence d’une stratégie coordonnée de la Chine en Afrique. Le terme de « colonisation », utilisé par certains, rend bien compte, au-delà du très lourd passif de ce terme, de l’idée de l’organisation de la présence chinoise en Afrique et de sa « rationnalité » économique. En reprenant et simplifiant l’argument des théories marxistes sur l’impérialisme, ils affirment comme une évidence que la recherche de matières premières nécessaires pour son développement économique pousse la Chine dans cette « aventure africaine ». La relative simultanéité entre le moment où la Chine est devenue importatrice de pétrole et le début de l’internationalisation de « ses » multinationales sert d’argument irréfutable pour constuire l’exceptionnalité de la présence chinoise en Afrique.

En nous focalisant sur les différents acteurs de la présence chinoise en Afrique, nous avons pris le contrepied de cette littérature. Ce choix nous a permis de montrer la multiplicité des profils et des stratégies des entreprises chinoises sur le continent et de remettre en cause la vision présentant l’Etat chinois comme le grand organisateur de cette présence. Alors même que l’articulation entre l’Etat et « ses » entreprises est très souvent posée comme une évidence, les études de terrain montrent que ces dernières bénéficient aujourd’hui d’une très large autonomie et ne peuvent plus être considérées comme de simples excroissances de l’adminstration. En effet, leurs objectifs de rentabilité, de croissance et de développement, et pour certaines d’entre elles, la nécessité de satisfaire leur actionnariat, les poussent de plus en plus à agir à la manière d’entreprises privées. Prenant note de cette réalité, nous proposons une vision beaucoup plus banale de la présence chinoise en Afrique.

En minimisant le rôle de l’Etat chinois dans l’internationalisation des entreprises chinoises, l’impact économique et la « spécificité» de la présence chinoise se doivent d’être également relativisés.

Si l’arrivée d’entreprises et de commerçants chinois en Afrique ne bouleverse pas fondamentalement l’économie des Etats africains, les produits chinois sont, quant à eux, à l’origine d’une transformation de grande ampleur sur le continent. La partie la plus visible de ce phénomène est sans doute celle liée à la consommation. En raison du bas prix des produits chinois, ceux-ci sont entrés dans le quotidien d’une large part de la population un peu partout en Afrique. Malgré les critiques sur leur durabilité, ils participent sans conteste à une massification de la consommation. Les nouveaux plaisirs de la consommation de produits chinois sont perceptibles au quotidien de nombre par l’achat de nouvelles tenues pour des grandes occasions, d’accessoires de mode, d’habits ou de jouets pour les enfants… La révolution des produits chinois a aussi fait naître de nouvelles pratiques ou populariser de plus anciennes. Au Niger, les casseroles chinoises bon marché ont contribué à diffuser et amplifier la pratique du don de casserole pour la dote des mariées. Au Burkina, l’achat d’une première moto chinoise marque le passage à l’âge adulte dans nombre de famille urbaine. Ce phénomène pour l’instant peu été étudié.

Horaire
Vendredi 26 octobre
9h00 – 10h45
Amphipôle, salle 201
Panel – Mondialisation et impérialisme: La Chine en tant que puissance émergente dans la crise actuelle.

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