Ultra-violence sociale et émancipation non violente: le cas des « indignés en Espagne »

Intervenant:
Jérôme Ferret est Maître de conférences en sociologie, à l’Université de Toulouse 1 Capitole, responsable pédagogique du Master 1 Economie et Société. Derniers articles :  « Crise sociale, question nationale et violence urbaine. Retour sur la mystérieuse Kale Borroka en Espagne/Crisis social, cuestión nacional y violencia urbana. La misteriosa Kale Borroka en España”, Papeles del CEIC (à paraître, automne 2012) ; HDR sous la direction de M. Wieviorka, EHESS sous le titre: Crise Sociale, Question nationale et reconfiguration des violences urbaines: le cas de l’Espagne Contemporaine.

Exposé:
C’est, dans une double perspective d’analyse inscrite dans les rapports de sens et les rapports de force, que nous nous sommes intéressés à ce qui s’est passé, sous nos yeux, en fin d’un travail d’enquête (dans la région de Barcelone, au printemps 2011): ce qui a été qualifié de mouvement des « indignados »?

Rapports de sens:

Nous essayerons tout d’abord de rendre compte des débats qui ont animés les « acampadas » de Barcelone pour saisir ce qui relèverait d’une nouvelle politique de l’émancipation au regard des formes d’exploitation capitalistes particulièrement actives en Espagne dans les dernières années libérales. Il nous semble d’abord que ces discussions ont fait resurgir au premier plan les questions de domination et d’aliénation et ensuite ont généré de nouveaux positionnements éthiques et de nouvelles cultures de la contestation.

Rapports de force:

Nous nous attarderons aussi sur ce mouvement en cherchant à savoir pourquoi, à l’opposé, d’autres situations historiques espagnoles et en Europe du sud, ces mobilisations collectives n’utilisent pas la violence voire la condamne en apparence tout du moins. Car, au regard de l’histoire de la question sociale en Espagne, le mouvement des « Indignados » (mai 2011) constitue pour ainsi dire, un paradoxe: l’Espagne peut apparaître, dans bien des discours, comme un pays dont l’histoire sociale et politique, depuis la fin du 19ème siècle, a connu de nombreux épisodes de violences urbaines.

Or, ici, aucune violence. Cependant, la dégradation des conditions sociales et la vitalité de certains groupes déterminés qui pratiquent délibérément la déstabilisation de rue laissent augurer des épisodes de tension et d’affrontements urbains. Cela a été le cas, lors de la grève générale de septembre 2010, dans les centres urbains, comme Barcelone. Les médias et les spécialistes de la police craignaient ces affrontements voire les annonçaient. Et pourtant, contre toute attente, la violence a été contenue et condamnée par le mouvement: cette dénonciation a fini par devenir une identité revendiquée. Ainsi se pose une énigme qui nous intéresse: comment dans la société espagnole, souvent définie, de l’extérieur, comme celle qui a tendance utiliser la violence, ce mouvement résiste et condamne, ouvertement, tout recours à l’affrontement, même si tous les ressorts sont là que celui-ci soit violent.

Mais, l’énigme s’épaissit lorsqu’on se rend compte que la violence n’est pas, pour autant, absente du décor: elle est bien présente sans qu’elle ne puisse s’exprimer, elle rôde mais, elle est canalisée. Cette configuration inédite est de nature à contrarier les dispositifs classiques de forclusion et de maintien de l’ordre public. C’est pourquoi elle interroge, également, les mouvements de la gauche radicale, dans leur appréhension de la violence comme moyen traditionnel de pression.

Ce mouvement présente donc un intérêt évident dans sa revendication pour une non-violence absolue. Celui-ci, du point de vue sociologique en tout cas, mérite notre attention à deux égards : le premier, c’est l’impact de ce présupposé non-violent sur les débats de la gauche radicale (contrainte de réfléchir, à nouveau, sur la signification de la non-violence, sur la différence entre non-violence et pacifisme, obligée de redéfinir ou réaffirmer son positionnement envers l’action directe violente ou non-violente) et le second, ce sont les difficultés que rencontrent les forces de police à y faire face sans user elles-mêmes de la violence.

Une autre possibilité plus ambitieuse se présente, à l’issue de ce premier travail de réflexion: celle de redéfinir un concept classique, celui de violence symbolique en lui apposant une forme complémentaire, celle de victoire symbolique.

Horaire
Samedi 27 octobre
10h – 11h45
Anthropôle, salle 2013
Panel – Pratiques politiques et stratégies transformatrices: Répertoires d’action

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