Présentation

Le capitalisme n’avait jamais jusqu’à aujourd’hui exercé une domination aussi étendue sur notre planète, tant sur ses ressources naturelles que sur ses différentes formes d’organisation sociale. Et pourtant, cette réalité coïncide avec l’exacerbation et la conjugaison de plusieurs crises majeures, auxquelles les représentants des classes dominantes répondent par l’exploitation accrue du travail, la généralisation des politiques d’austérité, le déni des contraintes écologiques ou la mise en cause des conquêtes démocratiques.

Pourtant, la crise, qui a éclaté en 2007-2008, remet également à l’ordre du jour les formes de résistance et les alternatives potentielles à l’emprise du capital. L’année 2011 a été marquée ainsi par une série d’événements qui dénotent le retour en force des révoltes et mobilisations de masse sur la scène politique : révolutions dans le monde arabe où les élites bien installées de Tunisie et d’Égypte ont été jusqu’ici incapables de contenir durablement les aspirations démocratiques et sociales de leurs peuples; montée des résistances à l’austérité en Europe; extension du mouvement « Occupy » aux États-Unis. Et ce n’est qu’un début… Que l’on évoque à ce propos l’irruption d’une nouvelle séquence révolutionnaire ou, plus sobrement, d’un « temps des émeutes », il est désormais manifeste que l’insoumission et les désirs d’émancipation sociale sont de nouveau à l’ordre du jour.

Cette actualité politique ne rend que plus légitime le besoin de comprendre les logiques du capitalisme et d’en formuler une critique globale. Elle fonde aussi la nécessité de reprendre le débat théorique sur les contours d’une alternative d’ensemble. Elle exige d’interroger les fondements des stratégies et des pratiques sociales qui visent à sortir de l’ordre actuel du monde. Elle appelle enfin l’approfondissement, la confrontation, mais aussi la coopération des diverses théories et pratiques, critiques et/ou révolutionnaires, qui émergent à nouveau et que nous souhaiterions voir dialoguer.

Nous sommes convaincus que la théorie émancipatrice est en retard sur la réalité politique et économique. Les crises du système questionnent toute une série de conceptions et mettent à jour les impensés du discours radical. Or, on assiste à la recomposition d’espaces de théorisations critiques, après une longue période d’éclipse, de dispersion, voire même de régression. Cet espace est ouvert, pluriel : la crise elle-même n’affecte pas les sociétés et les populations de façon homogène. C’est pourquoi nous sollicitons des contributions qui puissent rendre compte des dominations et des résistances dans leur généralité la plus globale, comme dans leurs spécificités géographiques et historiques les plus singulières.

Parmi les nombreuses questions à l’ordre du jour à l’échelle internationale, les nouveaux impérialismes et leur recomposition tiennent une place significative : ils donnent à voir une nouvelle géographie mondiale, aux équilibres précaires, ainsi que l’émergence de nouvelles puissances dont l’impact sur le règne sans partage du monde occidental reste incertain. Une approche de plus en plus complexe de la lutte des classes est également primordiale : la racialisation des groupes sociaux, les luttes féministes, comme les résistances sur le terrain des sexualités, ainsi que les nouvelles compositions de classe et le renouvellement des organisations du travail, encouragent à prendre congé des modèles canoniques du prolétariat et à repenser la nature d’un projet contre-hégémonique.

Cette question de l’hégémonie est également au cœur des débats qui traversent les mouvements révolutionnaires dans le monde. Elle pose le problème plus vaste d’un changement de civilisation, tournant nécessaire pour faire face aux défis posés par la crise écologique : le réchauffement climatique, mais aussi la privatisation croissante de toutes les ressources naturelles et le démantèlement des communs. Tels sont quelques uns des défis qu’un projet émancipateur se doit de relever. Ces chantiers, comme ceux qui ont trait à l’histoire des mouvements révolutionnaires et du socialisme, aux analyses de la crise économique, au rôle de l’utopie et d’une culture émancipatrice, ou encore aux liens entre philosophie et révolution, sont autant de pistes à suivre – et non les seules – pour refonder un projet émancipateur à partir d’un travail collectif large.

Notre réseau réunit des chercheurs et chercheuses, des éditeurs et éditrices, des acteurs et actrices du mouvement social, qui entendent contribuer à développer dans le monde francophone, un espace de réflexion et de discussion ouvert et respectueux des différences, sans pour autant se départir du débat et de la confrontation. Il s’agit pour nous de permettre aux recherches et élaborations théoriques, comme aux pratiques sociales, de participer à l’émergence d’une politique d’émancipation riche, exigeante, et à même de répondre aux défis du temps présent.

Pour ce faire, nous organisons un colloque international que nous envisageons comme le premier d’une série de colloques organisés en Suisse, en France, en Belgique et au Québec.

Pour ce premier colloque du réseau « Penser l’émancipation » les contributions sollicitées portaient autour des thématiques suivantes :

Combats actuels pour l’émancipation - Critique de l’économie politique - Critique du productivisme - Histoire en lutte - L’extrême droite en Europe - Mondialisation et impérialisme - Philosophie et libération - Pratiques politiques et stratégies transformatrices - Quel agenda féministe ? - Race et capitalisme - Revanche des superstructures - S’émanciper par les savoirs - Sexualités en mouvements - Travail marchandisé - Ville et capitalisme

Ce colloque s’est tenu du jeudi 25 au samedi 27 octobre 2012 à l’Université de Lausanne, en Suisse.