Propos général

La police et ses représentations médiatiques

Au quotidien, chacun de nous peut faire l’expérience de rencontres littéraires, télévisées, radiophoniques, cinématographiques avec la police.
Ce fort investissement médiatique, tant par les médias de divertissement que d’information, a participé à renforcer la présence publique de cette institution. Les policiers et leur travail ont acquis une haute visibilité culturelle ainsi qu’une puissance narrative et imaginaire inégalée durant le 20ème siècle [1].
La littérature scientifique confirme que la profession policière est, de longue date, surreprésentée en prime time à la télévision, mais aussi dans les colonnes des journaux, dans les rayons des librairies et dans les salles de cinéma. Cette visibilité acquise par les thèmes policiers est intermédiatique : elle contamine tous les genres et tous les supports. Aux romans et séries télévisées de fiction, basés sur le principe de l’« enquête policière », sont venus s’ajouter des livres de témoignage, des reality shows[2], des docu-fictions et des grands reportages qui proposent, chacun à leur manière, une « immersion » dans certains services de la police (police scientifique, groupes d’intervention, Police-secours, etc.). De plus, les actualités font un usage fréquent de « faits divers »[3] lors desquels la police est intervenue et pour lesquels elle constitue dès lors une source d’informations de premier plan.

Cette diversification coïncide avec deux autres évolutions de la télévision et de la presse. Premièrement, une tendance grandissante à utiliser des images issues de caméras de surveillance, mais aussi des images amateurs captées sur le vif par des témoins disposant d’une caméra ou d’un photophone[4]. Deuxièmement, les standards narratifs et les effets de réel du « journalisme embarqué » marquent fortement par leur présence le reportage de presse, les documentaires télévisés et même certains sitcoms ou films qui en reprennent les caractéristiques stylistiques (caméra à l’épaule, décadrage, flou).

De son côté, la police, au fait de cette galaxie de sens la concernant, a investi certaines tendances médiatiques dans la présentation d’elle-même qu’elle propose au public et aux médias (par exemple à l’occasion des campagnes de recrutement). Au-delà du sens donné par les missions officielles, la police puise stratégiquement des ressources identitaires et discursives dans les répertoires mis à sa disposition par les médias. Ces derniers fournissent des schémas d’action et des valeurs à faire valoir face à un public que les corps de polices perçoivent comme sensible, réceptif ou tout au moins informé des représentations proposées par les journaux et les médias audiovisuels.
Dans un contexte de tensions entre policiers et citoyens[5], ces figurations médiatiques de l’institution deviennent alors la chose la plus aisément partageable avec les citoyens. C’est dans l’orchestration de ce partage, auquel parfois les services de police n’adhèrent que par stratégie, qu’apparaissent explicitement certaines contaminations médiatiques du travail, ainsi que des procédures autoréalisatrices de congruence aux stéréotypes médiatiques.

Les médias et la « redevabilité » de la police

L’efficacité policière est devenue un enjeu politique et électoral majeur dans les démocraties en proie à l’inquiétude sécuritaire. Placées sous l’œil attentif des médias[6], les autorités policière et politique, soucieuses de faire la preuve de leur capacité à assurer le maintien de l’ordre, se retrouvent au cœur d’une logique d’image et d’enjeux de communication permanents. La police est amenée à prendre la parole publiquement et à rendre des comptes sur ses actions. En premier lieu, elle est doit faire la preuve permanente de sa « redevabilité »[7] (accountability) à l’égard de la population, des élus politiques et des lois, cela par l’intermédiaire des médias.

L’objectif de cette journée d’étude est de contribuer à une réflexion sur ces relations de dépendance mutuelle entre les sphères policière et médiatique en Suisse romande. Omniprésente dans l’information (presse écrite, journaux télévisés, magazines, documentaires, etc.) et la fiction (séries télévisées, romans, cinéma, etc.), la police déploie en effet d’importants efforts pour s’offrir en représentation auprès des citoyens dont elle a la charge d’assurer la sécurité et la protection, usant dans cet objectif de tous les supports médiatiques et genres discursifs. Reste qu’elle ne possède bien sûr pas l’entière maîtrise de l’écriture du récit journalistique qui, selon les contextes et les logiques d’acteurs, peut renforcer ou déconstruire le prestige et la crédibilité de l’institution, ainsi que des professionnels qui la font. Les journalistes ont en effet tout autant la responsabilité de cette écriture à travers leurs observations et leurs contacts avec l’institution policière.

La journée d’étude se centrera en priorité sur les rapports entre sources officielles policières et récits journalistiques d’information, en n’oubliant toutefois pas que les imaginaires fictionnels contribuent à fixer certains lieux communs utilisés également par les comptes rendus d’actualité.

L’inquiétude policière pour la communication : un analyseur des fonctionnements institutionnels

A la forte médiatisation de la profession policière, les institutions répondent par des modalités pour policer les médias, c’est-à-dire pour produire des mesures communicationnelles destinées à accompagner et intégrer les médiatisations de la police en tant que préoccupations et outils de l’institution policière.
Les enjeux modernes d’attention à l’« image publique », dans le travail des agents de rue comme dans celui des spécialistes recrutés (chargés de communication, officiers de presse, etc.), fournira matière à des réflexions axées sur ce volet stratégique de la visibilité institutionnelle et sur les pratiques associées (communiqués de presse, conférences de presse, journées d’information, journaux de police, campagnes promotionnelles, etc.). Comment les policiers et les journalistes perçoivent-ils ces formes institutionnalisées de communication ?

Cette question ouvre un champ d’investigation qui appelle à renouveler les interrogations de la sociologie des groupes professionnels pour y intégrer les arrangements du travail et les glissements de sens impliqués par le processus de médiatisation. Confronté aux caméras et à la diffusion de son image (ou de celle de ses collègues réels ou fictifs), le policier développe de nouveaux rapports à son activité. Se pose alors la question de l’appropriation et de la circulation de la figure médiatique du policier dans les situations réelles de travail et d’intervention. Dans la mesure où le public des actions en rue est simultanément l’audience des médias, les représentations de la police au travail et leurs diffusions participent à façonner la police moderne et son rapport au public.

 


[1] Christopher P. Wilson, Cop Knowledge. Police Power and Cultural Narrative in Twentieth-Century America, Chicago : Chicago University Press, 2000. (retour au texte)

[2] Le plus célèbre demeure le modèle américain proposé par l’émission Cops (Fox, Etats-Unis, dès 1989, 23 saisons à ce jour). (retour au texte)

[3] Claire Sécail, Le crime à l’écran. Le fait divers criminel à la télévision française (1950-2010), Paris : Ina/Nouveau Monde Editions, 2010. (retour au texte)

[4] André Gunthert, « “Tous journalistes ?“ Les attentats de Londres ou l’intusion des amateurs » in Gianni Haver (dir.), Photo de presse : usages et pratiques, Lausanne : Antipodes, 2009, pp.215-225. (retour au texte)

[5] Christian Mouhanna, La police contre les citoyens ?, Nîmes : Champ social, 2011. (retour au texte)

[6] Jerome Skolnick et Candace McCoy, « Police Accountability and the Media », American Bar Foundation Research Journal, vol.9, n°3, pp.521-557. (retour au texte)

[7] La redevabilité s’entend au sens d’une obligation pour une institution publique de rendre compte de la mise en œuvre d’une action, d’un projet ou d’une politique. Elle est ici l’équivalent de la notion anglaise d’« accountability ». (retour au texte)